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rapportés par Amélie Ozanam (pages 332-334, 337, 338)

 

Amélie et Frédéric Ozanam Amélie et Frédéric Ozanam  
Couverture de l'ouvrage de Raphaëlle Chevalier-Montariol : « Amélie et Frédéric Ozanam - A la lumière de Vatican II », Editions Jouve
Couverture de l'ouvrage de Raphaëlle Chevalier-Montariol : « Amélie et Frédéric Ozanam - A la lumière de Vatican II », Editions Jouve

 

Mme Ozanam faisait de très joli petits vers et de joyeuses petites chansons pour la fête de son mari et de ses enfants. Ses fils conservent encore des plans de sermons et des instructions qu'elle faisait à une association pieuse de gardes-malades où elle leur enseignait à conduire les âmes à Dieu tout en soignant les corps.

Il est resté de tradition dans la famille qu'un des premiers bégaiements de Frédéric a été une parole de pitié pour un pauvre petit ramoneur qui criait dans la rue.

 

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Frédéric a toujours consacré le dixième de ses dépenses aux pauvres, quelquefois il donnait bien plus et souvent jusqu'au sixième ; il donnait de grand cœur et d'une façon généreuse. L'aumône n'était pas pour lui un devoir, mais c'était un grand bonheur.

Il m'a souvent dit qu'il se sentait plus content dans un grenier entouré d'une famille de mendiants, que dans un salon doré et au milieu de grands seigneurs.

Il avait autant de politesse, il fusait autant de frais d'esprit en causant avec ses pauvres que dans la compagnie la plus choisie.

 

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Il était fort charitable et fort compatissant avec les pauvres, patient à les écouter, sévère pour les faits et indulgent pour les personnes. Il ne savait pas refuser l'aumône lors même qu'il savait qu'on ne la méritait pas.

Il avait secouru pendant longtemps un Italien en lui faisant faire des traductions dont il n'avait aucun besoin. Se croyant sûr de sa moralité il avait fini par lui trouver une place de maître d'étude mais au bout de peu de temps il fut chassé sous les plus graves accusations. Cet homme demeura sans ressources et un jour, poussé par la misère, il s'en vint demander quelque secours. Frédéric indigné lui reprocha son infâme conduite et le renvoya sans rien lui donner. Mais aussitôt il se repentit de sa dureté, disant qu'on ne devrait jamais pousser un homme au désespoir, qu'on n'avait pas le droit de refuser un morceau de pain même au plus vil scélérat et qu'enfin « il aurait besoin un jour que Dieu ne fût pas inexorable pour lui, comme il venait de l'être pour cet homme ». N'y pouvant plus tenir il prend son chapeau et court de toutes ses forces jusqu'au milieu du Luxembourg où il rejoint cet homme et lui donne ce qui lui était nécessaire.

 

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Une pauvre femme, dont Frédéric avait assisté le mari à ses derniers moments après l'avoir secouru longtemps, me disait : « Il était si bon, si aimable M. Ozanam, pour lui on était tous les mêmes, les pauvres comme les riches. Il vous faisait entrer dans son cabinet et asseoir sur ses fauteuils et il était si aimable. »

Il mettait une grande délicatesse à faire accepter ses dons, et il pensait à l'âme bien avant le corps.

 

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Il s'était occupé pendant longtemps d'un noble et excellent jeune homme, très misérable à cause de sa conversion, et comme il ne pouvait arriver à lui trouver une position, il craignit qu'à la fin la nécessité de recevoir des secours continuels n'abaissât le caractère élevé de ce jeune homme qui était tombé dans un grand découragement. Alors il feignit de le placer dans le bureau d'une administration. Là on lui donnait du travail et un traitement, mais c'était M. 0zanam qui payait. Ce jeune homme reprit courage croyant gagner son pain. Il est maintenant dans une très honorable carrière grâce aux soins de Frédéric, mais il a toujours ignoré sa générosité. Pour lui, il a compté comme la plus vive jouissance que lui ait procurée le prix Gobert d'avoir pu disposer de cette somme.

 

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Je n'ai pas besoin d'ajouter que si Frédéric aimait tant les pauvres c'est qu'en eux il honorait Notre Seigneur. Cette pensée ne le quittait pas et si la charité était une grande jouissance pour son cœur, son but a toujours été la propagation de la foi.

Le dernier hiver qu'il passa à Paris, il était déjà extrêmement malade et mes prières ne pouvaient l'empêcher d'aller toutes les semaines porter ses bons de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul à un vieillard perdu et très impie qui raccommodait les vieux habits dans une échoppe au milieu du marché Saint-Germain. Frédéric restait quelque fois trois quart d'heure, une heure, sur ses pieds, exposé à tous les vents, au milieu des cris de toutes les marchandes, à instruire, à persuader ce vieillard qui était extrêmement mauvais. C'était un vieux septembriseur jacobin, terroriste qui ne cessait de haïr et de blasphémer, Après deux ans de persévérance, d'efforts et de prières, Frédéric le décida à pardonner et à faire ses pâques ce qu'il fit dans de très bons sentiments, et depuis il est bien mort.

 

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Le matin du jour de l'an 1852, le dernier qu'il a passé à Paris, Frédéric me dit que les G. (c'étaient ses pauvres) étaient bien malheureux, qu'ils avaient été obligés de mettre leur commode au mont-de-piété, que la pauvre femme était bien triste parce que c'était le reste de leur ancienne aisance et la commode qu'elle avait depuis son mariage et qu'elle ne savait plus où serrer ses pauvres vêtements et ceux de ses enfants. Il me dit qu'il avait envie de causer à ces pauvres gens une joyeuse surprise en leur rendant cette commode pour leurs étrennes. Avec une bien froide raison, il me paraissait qu'il aurait vraiment tort, que les 25 F que cela coûterait, seraient mieux employés en les donnant peu à peu pour faire reposer le mari, qui était menacé d'une attaque par trop de travail.

Il dit que c'était vrai, et il s'en fut en tournée de visites officielles. Quand il rentra, il était fort triste, regardant à peine les joujoux qui encombraient le salon et ne voulant toucher aux bonbons que lui présentait sa petite Marie. Je lui demandai la raison de sa mélancolie, il me dit qu'il pensait à ses pauvres, qu'une faible partie de l'argent qu'on avait dépensé à amuser sa fille aurait suffi pour leur causer un véritable bonheur. Et comme je le suppliais de suivre sa première pensée, il partit aussitôt. Prenant avec lui un commissionnaire il alla lui-même au mont-de-piété retirer cette commode et la faire porter à ses pauvres. Il revint ensuite à la maison tout joyeux.

 

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A Pise un jour du mois de mars (1853) où Frédéric était extrêmement souffrant, Mgr de la Fanteria lui fit dire que la Grande Duchesse Douairière était arrivée, qu'elle désirait lui parler le soir même de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. C'était par elle qu'on espérait obtenir l'autorisation que le Grand Duc refusait toujours. Je répondis à l'instant que ce n'était pas possible, que mon mari avait un accès de fièvre, qu'il était étendu, fort oppressé, ne marchant qu'avec peine, qu'une sortie du soir avec la pluie, une longue conversation lui ferait grand mal. Mais il ne me laissa pas achever et fit dire que s'il pouvait s'habiller, il irait. Mes supplications ne purent rien. Quand il voulait une chose sa volonté était irrésistible. Il me dit qu'en effet il se sentait fort mal, que néanmoins il voulait aller, que c'était sans doute le dernier service qu'il rendrait à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qu'elle lui avait fait trop de bien pour qu'il ne tentât pas la dernière chose qu'il pût faire pour elle, si Dieu lui en donnait la force.

A 9 h Monseigneur lui envoya sa voiture et son valet de chambre qu savait les usages de cette petite cour, et devait éviter toute attente et tout refroidissement.

 

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Frédéric étant mieux à la fin de juin, voulut aller à Florence visiter les conférences de Pontadesa et de Prato et surtout faire le voyage de Sienne afin d'essayer d'y fonder la Société.

On avait déjà fait bien des tentatives. Le révérend M. Mazzucco, lazariste avait été à Sienne tout exprès et il y avait renoncé. Cependant il était très désirable d'y établir des conférences, Le Grand Duc ayant partagé l'université de Pise en a mis la moitié à Sienne et les jeunes gens n'y trouvant aucune sorte de distractions y font mille folies.

Je m'opposai bien fortement à ce voyage disant qu'il ne fallait pas exposer ce mieux très réel qu'il éprouvait. Frédéric me répondit ces paroles : « Puisque Dieu me rend la santé. je dois l'employer à son service. »

Il a raconté dans une lettre au conseil général sa visite à Prato et Pontadesa. A Sienne il employa les jours que nous y avons passés à faire les derniers efforts auprès du père Pendola qui était son ami depuis longtemps, qui nous comblait de bonté et sans le secours duquel il ne peut rien se faire dans cette ville. Mais il n'obtint rien. Il vit longuement le père Bobone, dominicain très aimé des jeunes gens et tous deux s'accordaient à dire que tout cela était fort beau mais impossible et que l'on ne déciderait jamais les jeunes nobles, ces Toscans si mous, à visiter les pauvres. Il employa encore toute sa dernière soirée, mais inutilement à persuader le Père P. et le lendemain en revenant il était extrêmement triste et me dit que s'il avait su que Dieu ne dut pas bénir ses efforts, malgré tout le plaisir qu'il avait eu à Sienne, très certainement il n'aurait pas fait ce voyage. De retour il voulut faire encore une dernière tentative et d'Antignano il écrivit une lettre de quatre pages au père Pendola avec toute l'ardeur et l'âme qu'il savait y mettre et envoya en même temps la circulaire de M. Baudon sur les conférences dans les collèges qu'il trouvait excellente. Au bout de quinze jours il n'avait pas de réponse et crut avoir blessé par tant d'insistance, il me dit encore que Dieu ne voulait plus bénir ses efforts. Mais Dieu les avait bénis et le père Pendola lui écrivit enfin : mon cher ami, hier jour de saint Vincent de Paul, une dans mon collège, l'autre dans la ville.

 

18 octobre, Douai
Lecture - Conférence : « Des fleurs de poésie » Frédéric Ozanam et François d'Assise

 

Article publié par MICHEL LAISNE • Publié le Dimanche 27 octobre 2013 • 1194 visites

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